La Verte Erin

La Verte Erin

J’ai rencontré l’Irlande un matin de septembre, lors d’une rentrée des classes. J’ai rencontré l’Irlande lorsque j’ai rencontré ma meilleure amie, il y a 15 ans.

Ce qualificatif « meilleur » me semble aujourd’hui enfantin, les sentiments que j’éprouve pour Rox ne peuvent plus souffrir d’une dénomination aussi banale. Notre amitié est de celle que peu connaissent dans leur vie. Une confiance mutuelle inconditionnelle. La certitude d’avoir toujours ce roc sur qui compter. La chance de pouvoir s’élever toujours plus haut grâce à un travail d’équipe certain.

Elle est mon amie et ma marraine. Celle que j’ai choisie pour m’épauler et me guider le jour où j’ai confirmé les promesses de mon baptême.

Elle est petite et rousse (pas tout le temps, mais dans ma tête, elle aura toujours une fine chevelure de feu). Elle a épousé un gars, qui lui a donné deux enfants (pour l’instant). Son fils aîné est à son tour devenu mon filleul. Elle m’a fait confiance et a remis entre mes mains l’âme d’un des êtres qu’elle aime le plus au monde, quelle déclaration d’amour !
Je regrette que nous vivions une époque où le mot amour soit si galvaudé qu’il revêt toujours un double sens. L’amour n’a rien à voir avec ces faux-semblants romantiques ou ces désirs charnels. L’amour n’a pas besoin de règles, il se ressent, se partage, et je crois qu’une vie sans aimer est une vie sans intérêt.

Je ne saurai pas dire précisément comment Rox est tombée amoureuse de l’Irlande, mais sa passion est telle qu’elle la transmet à quiconque s’ouvre un peu à elle. En amie, j’ai rapidement attrapé le virus.

J’étais déjà sous le charme de quelques verts paysages celtes, mon rêve de jeune fille était de découvrir la Bretagne et les forces telluriques qui la parcourent. Mais à force de fréquenter ce bout de femme, l’île d’émeraude me semblait une terre magique qu’il fallait découvrir à tout prix.

Elle y a voyagé plus d’une fois, elle y a même vécu quelques mois, s’occupant avec joie de petits bouts de choux gaéliques. Elle y est retournée avec son mari, malade d’amour à son tour pour ce pays. Puis est venu notre tour.Si je devais mettre les pieds en Irlande pour la première fois, ça ne pouvait se faire qu’en la compagnie de Rox. Voilà que quelques mois plus tôt, elle nous proposait ce périple, à nous ses amis. En couples, sans enfant, avec la certitude de repartir enchantés par la Verte Erin.

C’est ainsi que le 17 août passé, nous avons fait nos bagages pour aller prendre l’Eire pendant 4 jours.

Jour 1 – Vendredi – Dé hAoine

Départ Bordeaux, atterrissage à Cork. La nuit est déjà tombée et les sièges étroits de RyanAir n’ont pas flatté ma confiance en moi. La magie de l’Irlande semble pourtant déjà agir, car mes ressentiments s’estompent à l’instant où mon pied touche le tarmac. Nous nous rendons au comptoir de la société de location pour récupérer notre voiture. Le guichetier est drôle et accueillant, il nous remet les clés de la mini que nous récupérons quelques mètres plus loin sur un parking désert.

Volant à droite, rouler à gauche. Première difficulté. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais je suis une aventurière. Hors de question de venir en pays exotique sans tester les coutumes locales. Je me colle au volant. Mission de l’instant, retrouver Rox, son mari et nos autres amis qui ont déjà commencé les festivités dans quelques pubs de campagne à 40 min au nord-ouest de Cork. Nous ne sommes pas trop de deux pour appréhender les routes irlandaises. Christophe est un copilote rassurant et compréhensif, j’ai l’impression d’avoir tout juste obtenu mon permis de conduire.

Arrivée à Millstreet aux environs de 23h. C’est un charmant village, petit, très petit. Pas un touriste en vue, pourtant la rue est animée. Il y a sans doute autant de Pubs que d’habitants. Lorsque je retrouve dans ce paysage étranger ce petit bout de femme qui m’a rebattu les oreilles quinze ans d’affilés avec l’Irlande, je l’enlace tendrement et souffle de soulagement : « Quinze ans après, enfin, le rêve devient réalité, nous sommes réunies en Irlande toi et moi ! »

Le cidre pression est un délice, la bière est forte. La musique résonne dans chaque établissement. Nous sommes dehors, devant le Mc Carthy’s Pub. Juste à côté de nous, l’épais granit d’une croix celtique rend honneur Micheal Dineen, volontaire de l’I.R.A., tombé en 1923 sous les coups des forces britanniques. Donald, un peu éméché, s’est assis à nos côtés pour nous conter des histoires de chevaux et de braquage de banque. Si je peux m’enorgueillir d’un bon niveau en anglais, je constate que l’alcool facilite la communication, mais pas la compréhension.
Cette soirée me fait l’effet d’un feu d’artifice d’ouverture. Nous sommes dans un village et pourtant tout le monde est de sortie. D’ailleurs nous ne sommes pas étrangers, chacun nous salue avec enthousiasme. Kevin nous présente son oncle et nous souhaite la bienvenue, heureux d’utiliser les trois mots français qu’il connaît.
Il faut rentrer désormais, rejoindre le cottage déniché sur Airbnb, les jours qui suivent nous promettent encore plus de beauté.

Jour 2 – Samedi – Dé Sathairn

Levé de plutôt bonne heure, nous embarquons à bord des voitures de location pour rejoindre le comté de Kerry et faire un tour de la péninsule de Dingle. Le temps est … Irlandais. Un léger brouillard, une fine bruine, quelques rayons dorés rendent le paysage fantastique. Dingle au bord de l’Atlantique Nord. Nous nous arrêtons déjeuner dans un pub au beergarden coloré. J’y mange les meilleures moules de ma vie, fondantes, presque sucrées. Je me contente d’un peu d’eau, préférant préserver mon foie, mais goûte avec bonheur Lager et Stout locales commandées par les garçons. En ce début d’après-midi, nous décidons d’embarquer à bord d’un bateau pour aller à la rencontre de Fungie. Ce dauphin habite la baie depuis 25 ans et aime faire sa représentation. Star locale, nous avons la chance de côtoyer de prés le vieux poisson. La balade est agréable, les côtes nous offrent déjà un panorama sublime de criques dignes des plus grands méchants de James Bond et de vertes étendues parsemées de mouton en pâture.

 Retour à terre, nous empruntons la route qui longe la péninsule. Au déjeuner, nous avions vérifié la météo, la tempête Ernesto s’annonçait. Après avoir contemplé l’Amérique derrière le brouillard, de l’autre côté de l’océan, nous grimpons quelques collines pour découvrir les Beehives Hut, habitations de néolithique composées de pierres sèches. Encore plus loin, le vent se renforce et devant la promesse d’un château en haut d’une falaise, nous décidons de braver les forces naturelles pour le rejoindre. Quelle folie ! Chaque pas est un défi, le vent tantôt nous emporte, tantôt nous assomme. À défaut de château, c’est un petit bâtiment à côté d’un menhir dressé qui nous accueille au bout du périple. Je suis fière d’avoir surmonté mon appréhension. La vue que je trouve au bout de cet effort m’emplit de joie.

Au bout de notre périple, il y a le Gallarus Oratory.  Une chapelle construite par les premiers chrétiens où un délicat rouge-gorge a trouvé refuge. C’est dans la boutique attenante et trempé jusqu’aux os que mon mari m’offre une charmante croix de Saint Bridget en paille.

En fin de journée, nous retrouvons la chaleur d’un pub de Dingle. Nous dînons. Un Sea Chowder, consistante soupe de crème et de poisson accompagné d’un pain brun délicieux à la texture de quatre-quarts. La musique joue des airs traditionnels et nous faisons l’aimable connaissance de Christina, folle Irlandaise pleine d’enthousiasme ravie d’admirer les photos de nos bébés et qui, quelques verres plus tard, nous avouera que « FUNGIE IS PLASTIC ! » puis dansera joyeusement avec nos hommes.

Jour 3 – Dimanche – Dé Domhnaigh

La messe est à onze heures. Nous garons les voitures sur un parking de centre commercial à Killarney et participons à l’office présidé par des Fransciscains. Nous espérions un Full Irish Breakfast en guise de déjeuner, mais le Murphy’s, où nous nous engageons, n’en sert pas. Je testerai donc une Shepperd Pie à base de mouton puis leur excellent Chocolate and fudge cake. Le petit Jésus en culottes de velours.

L’après-midi nous réserve une surprise. Les voitures étaient garées sur un parking payant. Nous ne l’avions pas vu. Nous découvrons un petit mot sur nos pare-brise respectifs, mais au lieu d’amendes salées, la gentillesse irlandaise nous indique que nous devrons penser à payer notre stationnement la prochaine fois. Incroyable !

Le programme nous amène dans la réserve naturelle de Killarney. Un lac sublime, pour la vingtième fois nous entonnons Les Lacs du Connemara de Michel Sardou. Nous payons pour visiter Ross Castle. Il s’agit d’un bastion typique du Moyen âge. Maria, notre guide, est un puits de science, elle nous sait français et prend le temps d’expliquer avec clarté tous les petits secrets du bâtiment. Nous prenons des notes sur les astuces de construction des moyens de défense promettant de les reproduire dans notre maison fortifiée. Une visite fabuleuse.

Nous poursuivons avec la visite d’une sublime abbaye en ruines. Un if majestueux nous accueille et je ne peux réprimer mon envie de l’enlacer pour qu’il me prête un peu de son énergie centenaire. Cela fait rire Rox tandis que mon époux me suit dans cette étreinte sylvestre. Aux abords de l’édifice religieux, un charmant cimetière rappelle à notre mémoire les âmes défuntes. Les croix celtiques surgissent de terre, habillée d’une végétation abondante.  L’abbaye regorge de passages secrets et de pièces communicantes. Nos hommes se perdent dans les salles aux hauts plafonds et entonnent le chant du diable, en honneur aux légionnaires. Ils ne se doutent pas qu’un couple de visiteurs les écoute émerveillés par le rugissement de leurs voix viriles. Le cloître est lui aussi orné d’un arbre majestueux, la lumière est humide. Nous sommes hors du temps. 

Quelques kilomètres plus tard, nous nous enfonçons dans une forêt digne d’un roman de Tolkien. C’est à croire qu’un Hobbit surgira d’un moment à l’autre. Là, une majestueuse cascade laisse fantasmer la présence de nymphes.

Après cette journée où un émerveillement laisse place à un autre, nous passons notre soirée en ville. Killarney nous pousse un peu au hasard de ses ruelles. Nous prenons notre repas dans un restaurant. Le groupe de musique joue « Galway Girl » mais, la fréquentation très internationale et les tarifs subitement plus élevés laissent à penser que nous venons de découvrir un « trou à touristes ». Qu’à cela ne tienne, nous prendrons un dernier pot dans un pub. La musique, encore la musique. Puis la chaleur des Irlandais, fiers de leurs traditions et exaltés.

Jour 4 – Lundi – Dé Luain

Last day. Nous devrons rendre les voitures et prendre l’avion à Cork, nous restons donc dans les alentours de la ville. A onze heures, enfin nous dégustons notre Full Irish Breakfast. Saucisses, haricots aux tomates, bacon, pommes de terre et thé. Un peu plus au sud, c’est d’un air enjoué que mon mari foule le sol de Cobh. En 1912, le 11 avril, la R.M.S. Titanic y effectua sa dernière escale. Restant au large de Queenstown (nom de Cobh avant l’indépendance de l’Irlande) pour gagner du temps, deux tenders feront la navette pour débarquer quelques chanceux passagers et embarquer une poignée d’Irlandais rêvant d’une vie meilleure, en Amérique. Christophe est passionné par beaucoup de choses, le naufrage du Titanic et tout ce qui s’y rapporte en font partie. Lorsqu’il voit le film de James Cameron, il se fiche bien de l’histoire d’amour de Rose et Jack. Il râle en voyant que les scénaristes ont enfermé les troisièmes classes, erreur historique.

Après la découverte de la cathédrale Saint Coleman, nous visitons le musée consacré à cette petite part de l’histoire du Paquebot. Nos billets d’entrée nous attribuent le rôle d’un passager ayant réellement embarqué à bord du bateau. Je suis Delia McDermott, 31 ans, troisième classe. J’ai survécu au naufrage.

L’heure file à une vitesse bien trop folle. Sortant du musée, une charmante dame nous interroge sur notre expérience et la conversation se transforme en débat sur les ressemblances linguistiques entre irlandais et allemand. Il faut déjà partir.

Retour à Cork, l’avion nous attend. Rox nous met en garde, la chaleur des Irlandais nous manquera en France. Déjà dans la file d’attente, ces maudits français font démonstration de leur odieux comportement. Nous nous entichons d’un petit Irlandais qui pleure de fatigue dans les bras de sa maman. Nos petits bouts nous manquent, nous les retrouverons dans quelques heures.

Epilogue

Prenez donc un billet d’avion pour l’Irlande. Précipitez-vous ! Même si vous n’avez pas la chance de voyager avec une amoureuse inconditionnelle de l’Irlande, il y a fort à parier que vous tombiez sous le charme de cette terre et de ceux qui l’habitent. Voyagez donc avec l’émerveillement d’un petit enfant et le cœur léger prêt à s’emplir de toutes les beautés de notre belle Europe.   

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2 réactions au sujet de « La Verte Erin »

  1. « prendre un peu l’Eire », j’adore!
    Ton descriptif est excellent ! Il semble fait devers et de rimes! Mais je vois que tu as du faire face à la difficulté de décrire la beauté émerveillante du pays. Les mots manquent quand il s’agit de décrire ce ressenti !
    Merci pour cette magnifique déclaration d’amour! Je t’aime ma Rouky!

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