Béryl et Alexandre sont colocataires, il n’ont rien en commun. Béryl est prévoyante, sportive, réac et affirmée. Alexandre est cigale, gringalet, humaniste et consensuel.

Comme ils se croisent à peine au quotidien, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Jusqu’à ce qu’arrive la terrible pandémie du covid-19. Ils vont devoir rester confinés chez eux.

Leur colocation tiendra–elle la route? Auront-il suffisamment d’abnégation pour partager leur papier toilette? Devront-ils tuer les pigeons qui se posent sur leur balcon pour se nourrir?

L’avenir nous le dira!

1

L’appartement fait un peu moins de 70m². Idéalement situé, proche des transports en commun, le propriétaire a eu le nez fin en rachetant l’immeuble pour tout refaire et mettre en location. Il a réussi ce tour de force de mettre sur le marché des logements agréables et abordables, si bien qu’il peut depuis se verser un confortable revenu mensuel.

L’entrée donne directement sur le salon. Plutôt petit, à la décoration neutre. Un canapé convertible récupéré chez Emmaüs, une table basse faite de palettes qui sentent encore l’huile de lin. Quand Béryl a signé le bail, elle était encore à la fac. A l’époque elle partageait les lieux avec son frère. C’est lui qui a monté les trois bibliothèques Ikea pour les remplir de bandes dessinées. Depuis elles soutiennent quelques livres et une collection de Matriochkas que Béryl adore. Elle a fait un peu de place pour son nouveau colocataire, Alexandre. Mais il n’a pas osé trop s’étendre.

Une grande fenêtre ouvre sur un balconnet en coursive. Il y a tout juste la place de s’installer pour profiter de la lumière et observer la rue mais c’est un confort non négligeable que d’avoir un « dehors » quand on est en ville.

Un couloir donne sur 2 chambres de tailles et de proportions équivalentes. Les WC sont au fond du couloir et la salle d’eau est finalement la seule pièce sans fenêtre. Peu importe finalement, aucun habitant de ce logement n’y passe un temps phénoménal.

La cuisine est esquichée mais fonctionnelle. Elle accueille un frigo de taille familiale, une cuisinière à gaz, un évier double et même une petite table en formica et ses deux chaises seventies. Il n’y a ici qu’une petite fenêtre, mais comme la pièce donne plein est, les petits déjeuners matinaux y sont fort agréables. C’est sans doute l’endroit favori de Béryl, le fait que ce soit ici que l’on trouve la nourriture y fait probablement beaucoup. Ou bien est-ce tout simplement parce qu’elle est discrètement ouverte sur le salon par une arche et qu’elle peut s’y réfugier lors des soirées pour être seule sans pour autant faire preuve d’impolitesse.

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Béryl remonte quatre à quatre les marches qui la séparent encore de son appartement. Deux sacs de course remplis à ras bord en guise de poids, elle inspire et expire en rythme gardant le corps gainé. Arrivée à destination, elle pose les sacs devant la porte palière et étire inconsciemment les muscles de son cou en fouillant dans son sac à la recherche des clés. Elle n’a pas le temps de terminer sa quête que la porte s’ouvre laissant apparaître la frêle silhouette de ce qui lui sert de colocataire depuis quelques mois.

— Je t’ai entendue arriver.
— Merci Alexandre, c’est très prévenant de ta part.

Elle lui sourit, un peu gênée, et s’engouffre dans la cuisine avec les provisions. Elle extrait des sacs quelques yaourts, un pot de crème fraîche et un paquet de jambon blanc qu’elle fourgue immédiatement au frigo puis elle disparaît avec le reste direction sa chambre. Alexandre la suit, interloqué. Depuis quelques semaines, Béryl a un comportement suspect. Elle fait les courses presque tous les jours et les placards se remplissent si vite qu’elle n’a pas le temps de les vider.

Il ne pourrait pas décrire un portrait parfait de celle dont il partage le loyer, après tout, ils ont des vies diamétralement opposées. Quand il part à 8h pour aller suivre les cours de marketing de son école de commerce, elle dort encore. Quand il rentre le soir après son happy hour dans un pub de centre-ville, elle a déjà quitté les lieux pour aller au travail. Quand la fin de semaine arrive, il a la bougeotte. S’il ne rentre pas chez papa-maman, il va faire la fête à droite à gauche et la plupart du temps y reste dormir.
C’est pour toutes ces raisons que leur cohabitation est parfaite. Tant que les deux sont polis, propres et respectueux de l’intimité de l’autre, ils n’ont pas besoin de se connaître vraiment.
D’ailleurs, Alexandre n’a jamais posé de questions à Béryl sur sa vie privée, ce qu’il sait d’elle, il le tient de leur première rencontre, lorsqu’il avait répondu à l’annonce de colocation sur Facebook. Il sait qu’elle a 23 ans, qu’elle est serveuse et qu’elle paye son loyer. Il sait aussi qu’elle est sportive, mais ça il l’a découvert tout seul. Un peu à cause de son physique svelte et dessiné à la Manara. Beaucoup parce qu’à chaque fois qu’il la croise elle est en tenue de sport moulante, un peu suante et qu’elle file à la douche.

3

— Tu prépares un siège ?
— Quoi ?
— Toute cette bouffe que tu stockes, tu crains la troisième guerre mondiale ?

Dans l’encadrement de la porte de la chambre de Béryl, le jeune homme la regarde. Il porte un large sourire qui pourrait laisser croire qu’il est amusé, mais qui révèle davantage de l’inquiétude face à ce comportement. Qu’est-ce qui lui prend tout à coup ? Depuis qu’il avait emménagé, elle n’avait pas eu à se plaindre de lui une seule fois. Propre, respectueux, il faisait la vaisselle et les carreaux, ne laissait pas de poils de barbe dans le lavabo et pissait assis. Les mots qu’ils échangeaient quotidiennement relevaient des champs lexicaux de la salutation et des tâches ménagères. Aucune incursion dans la vie privée de l’autre, Béryl en était ravie. D’autant que le « vivr’ensemble » n’était pas gagné. Elle avait conclu en quelques coups d’œil couplés à des recherches google qu’Alexandre fréquentait plutôt la partie consensuelle de l’humanité. Ecole de commerce et loyer payés par Papa-Maman, Bon entendeur dans la playlist, whisky on the rock et start-up nation.

Béryl relève la tête du bac en plastique sorti de sous son lit. C’est là qu’elle a commencé à stocker le riz et la semoule. Elle tord sa bouche pour exprimer son embarras.

— La troisième guerre mondiale non, mais si demain le gouvernement décide de tout fermer, je serais bien contente d’avoir été prévoyante.

Sur ces mots elle sort deux boites de légumes en conserve qu’elle place dans son placard à vêtements. Alexandre est gêné mais ne bouge pas. L’épaule contre le chambranle, les pieds bien en dehors de la barre de seuil pour ne pas avoir l’air de s’introduire chez Béryl. La jeune femme s’arrête alors de ranger pour préciser son propos.

— Tu écoutes les infos parfois ?
— Tout le temps, c’est essentiel de se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde, surtout avec mes étu…
— Oui, bref, tu as bien vu qu’ils ont bouclé la Chine à cause du Coronavirus?

Le visage d’Alexandre s’éclaire d’une épiphanie. Son corps se détend et son attitude change pour devenir plus arrogante.

— Ah, ah, tu fais donc partie de ces complotistes. Ricane-t-il.
— Complotiste ?

C’est à cet instant qu’Alexandre réalise qu’il ne connait vraiment pas Béryl et qu’il valait visiblement mieux que cela reste ainsi s’il voulait continuer à vivre à moindre frais dans un 70m² au cœur d’Angers. Béryl se frotte le visage, agacée, elle s’active à nouveau, décidée à terminer son rangement au plus vite.

— Non, mais je veux dire… c’est la Chine… c’est un pays autoritaire, alors forcément, ils prennent vite des décisions démesurées, c’est facile pour eux. Mais ce truc, c’est un virus de plus, à 8 000km de chez nous. Avant que ça nous arrive, ce sera déjà l’été et le virus sera mort.
— Si tu es sûr de toi… Répond Béryl sans même daigner tourner la tête.

Elle laisse le silence s’installer, espérant qu’il s’en aille de lui-même. Mais en l’absence de réaction, elle reprend :

— Où est-ce que tu prends tes infos ?
— BFM, Le Monde, … les classiques. Courrier international pour s’ouvrir un peu…
— C’est bien ce que je pensais ! Répond-t-elle en riant.

Alexandre finit par comprendre le message et renonce à davantage d’explications.

4

Alexandre s’est installé dans le salon pour étudier un peu. En tout cas il essaye, mais c’est youtube qui occupe toute son attention. Il a commencé à regarder une pastille documentaire d’Arte sur les sites archéologiques au Pérou et se retrouve à écouter un italo-suisse chauve qui donne quelques conseils pour survivre à une crise économique mondiale. Il n’a aucune idée de comment il est arrivé là, mais ce type est fascinant. A l’écouter, la fin du monde est pour demain. Ou plutôt, la fin d’un monde. D’ailleurs, d’après les commentaires qu’il parcourt, l’idée semble plutôt excitante à un grand nombre de personne.

Il entend soudain la porte d’entrée claquer, Béryl apparaît bien vite dans la pièce et le gratifie du « salut ! » habituel. Dans un geste de honte, il ferme l’écran de son Mac. La voix du bonhomme continue encore quelques secondes puis s’évanoui pour laisser place au boucan de son cœur propulsé par la décharge d’adrénaline.

— Tu regardais du porno ?
— Non !

Son visage qui tourne au cramoisi et le tapotement nerveux de ses doigts sur la pomme laissent penser le contraire. Pourquoi tant de stress ? Alexandre n’a pas la réponse lui-même. Béryl, magnanime, ne surenchérit pas et se dirige vers la petite cuisine aménagée, les bras encore chargés de victuailles. Elle part bosser dans une heure, en temps normal, Alexandre aurait quitté le salon pour laisser son usufruit à sa colocataire. Mais visiblement, la rupture de la normalité a déjà opéré et il préfère engager une discussion avec elle.

— Béryl ?

Est-ce qu’elle l’effraie ? Un peu, il l’avoue.

La jeune femme se retourne et dans l’élan sa longue tresse brune change d’épaule. Elle lui offre un visage ouvert, débarrassé de toute rancune.

— Je me demandais … par rapport au stock de nourriture, tu penses que je devrais en faire aussi ?

Elle plisse les yeux. Elle n’avait pas anticipé ce genre de question. Depuis le début de la crise sanitaire en Chine, elle s’était figurée que s’il devait advenir un confinement en France, Alexandre ferait ses bagages pour se mettre au vert. Si elle avait eu cette alternative, c’est d’ailleurs dans ce sens qu’elle aurait orienté ses efforts. En définitive, elle préfère éluder la question et se concentrer sur le métadiscours qui flatte son ego comme jamais.

5

— Alors je ne suis plus complotiste à tes yeux?
— Et bien… Peut-être qu’après tout, la Chine n’est pas si loin… A cause de la mondialisation, tu vois, on est vraiment très proches les uns des autres. J’ai vu dans le Monde qu’il y avait déjà quelques cas en Italie…
— 9000 environ, ils ont bouclé une partie du nord, ce n’est qu’une question de jours pour que le pays entier soit en quarantaine.
— Et il y a pas mal de cas compliqués, ce qui signifie que le système hospi…
— Que les hôpitaux risquent d’être surchargés à un moment donné. Tu as vu ça sur BFM TV ?

Il lève les yeux au ciel dans une insolence qui fait rire Béryl.

— Ecoute, si tu veux des infos un peu moins édulcorées, je peux te donner des filons.

Elle sort son smartphone de la poche de sa veste, scroll quelques secondes et s’approche de lui pour qu’il ait un accès visuel à l’écran.

— C’est quoi cette messagerie ?
— Télégram, un réseau Russe je crois, c’est soi-disant crypté mais ça on s’en fout, il y a un gars qui fait un digest de toutes les infos sur le coronavirus. J’étais sceptique au début mais les infos sont toutes vérifiables.

Béryl ferme l’écran puis se dirige d’un pas dynamique vers le salon pour aller ouvrir le Mac d’Alexandre sans qu’il n’ait le temps de protester. Alors que la lumière de l’écran revient, Béryl peut admirer le « porno » en question.

— Piero San Giorgio ? Bon choix, c’est un gars intelligent.

Puis elle ouvre plusieurs fenêtres de navigateur pour lui proposer plusieurs sources d’informations. Tout est très alternatif et elle réalise soudain qu’elle en dévoile un peu plus qu’elle ne le prévoyait sur sa personnalité. Trop tard, elle était trop heureuse de faire un émule. Malgré tout, elle tente d’orienter les futures décisions du jeune homme en concluant son discours d’un large sourire.

— Comme ça tu pourras avertir tes proches et éventuellement anticiper ton départ chez tes parents.

6

Il est 3 heures vendredi matin. Béryl salue ses collègues d’un geste de la main avant d’entamer les vingt minutes de marche qui la séparent de son appartement. En chemin, elle ouvre son téléphone pour prendre quelques nouvelles du monde. Macron devait parler à 20h. Non qu’elle soit particulièrement passionnée par le chef d’Etat, mais étant donné la conjoncture, elle se doit de rester informée. De toute manière, elle n’aura pas à écouter une seconde le son de sa voix puisque facebook pullule de résumés et de commentaires sur la-dite apparition.

Jusqu’à nouvel ordre, fermeture des crèches, écoles, collèges, lycées et université. Mobilisation du système sanitaire et quelques recommandations de prudence pour les aînés.

— Hmmm, c’est un début.

Finalement elle branche son casque et termine sa route au rythme d’un son barbare.

7

En l’espace de quatre jours, le confinement a d’abord été supposé puis affirmé. Alexandre a décidé qu’il serait plus confortable de passer quelques semaines « enfermé » à la campagne plutôt que dans un appartement en zone urbaine. Il a pris un billet pour l’un des derniers trains en partance et bouclé sa valise en une vingtaine de minutes.

C’est d’un simple geste de la main qu’il salue sa colocataire :

— Bon, bah, à … je sais pas quand.
— Prends soin de ta famille ! Répond-t-elle poliment avant de refermer la porte du T3 le laissant seul sur le palier.

Devant l’ascenseur, Alexandre hésite un instant à appuyer sur le bouton d’appel avec ses mains nues. Deux jours plus tôt il vivait comme si de rien n’était, il ne se doutait pas que le danger pouvait se trouver sur n’importe quelle surface. Il ignore finalement son instinct de prudence.

Alexandre ne rentre pas très souvent chez lui à cause de la complexité du trajet. Plusieurs correspondances, de longues minutes à devoir patienter dans des gares plus ou moins agréables. Il est vrai qu’étant originaire de Marmande, il aurait probablement pu choisir de s’installer à Bordeaux ou à Toulouse. Ces villes regorgent elles aussi de petites écoles de commerce privées qui vous font passer un simple BTS pour un diplôme hautement recherché à l’international. Oui, mais Alexandre est un romantique, il était improbable qu’il soit trop éloigné de l’amour de sa vie. Il l’avait suivie pour se faire larguer au bout de deux semaines.

Il a 10 minutes de marche pour rejoindre le tramway direction la gare. Lorsqu’il arrive, la rame est bondée. Les préconisations énoncées partout dans le pays n’ont visiblement pas touché toute la population. Il regarde tous ces gens, parlant, toussant, suant à l’air libre et se sent tout à coup un intérêt particulier pour la marche à pied. Il regarde sa montre connectée, il a pris un peu d’avance par prudence, il décide qu’il arrivera à temps pour prendre son train en évitant la foule.

S’il débute sa marche au rythme d’une promenade dominicale, Alexandre accélère bien vite le pas. Sa valise à roulette n’est pas « out terrain » et il prend subitement conscience du temps qui passe. Finalement, les 50 derniers mètres se feront au pas de course. Il pénètre dans le hall de gare le souffle coupé mais avec encore 10 bonnes minutes devant lui. Il vérifie le panneau d’affichage à la recherche de son TGV. Angers – Saint Pierre des Corps 14h08 – ANNULE

8

Une angoisse monte dans la gorge d’Alexandre. Il se précipite vers le guichet le plus proche qui est déjà pris d’assaut. La foule s’impatiente et demande des explications, visiblement il n’y a pas qu’un seul train qui a été annulé. Au bout de quelques secondes, Alexandre reprend ses esprits. Il repère un agent SNCF qui répond aux usagers et va à sa rencontre.

— S’il vous plait, restez à 1 mètre de distance.

Personne n’écoute. Un homme visiblement sur les nerfs cherche à savoir quels sont les prochains trains à destination de Bordeaux. Alexandre allant dans la même direction, il s’approche pour écouter la réponse.

— Désolé Monsieur, il n’y a plus de TGV qui parte aujourd’hui, je vous invite à trouver un autre moyen de transport rapidement ou à rentrer chez vous. Le trafic va être encore plus réduit à l’avenir.
— Rentrer chez moi ? Mais c’est ce que j’essaye de faire, gros con !

La discussion se transforme en pugilat, Alexandre s’éloigne. Il quitte la gare avec sa valise à roues marche rapidement pour s’éloigner le plus possible des gens. Finalement, il rejoint l’arrêt de tram et attends patiemment les 20 minutes qui le séparent du prochain passage. Il y a un peu moins de monde, il monte.

Alexandre prend peu à peu conscience de la réalité qu’il est y en train de vivre. Il n’avait jamais ressenti une privation de liberté aussi forte. Empêché de retourner chez ses parents, il est envahi d’un stress nouveau.

Une quinzaine de minutes plus tard, retour au point de départ. Doit-il pousser la porte d’entrée avec ses mains nues au risque de contracter ce virus qui commence à foutre la merde dans sa vie ? Et comment va réagir Béryl à ce retour inattendu ? Alexandre n’est pas un spécialiste dans le décodage des signes de communication non verbale, mais il a cru comprendre que la jeune femme était rassurée qu’il aille se confiner ailleurs.

9

— Putain ! Voilà, c’est ce qui arrive quand les gens sont pas prêts, si tu étais parti hier, tu l’aurais eu ton train ! Si tu t’étais un peu renseigné, je ne serai pas obligée de me taper un boulet. Surtout que c’est parti pour durer cette connerie !

Béryl est hors d’elle. Maintenant que son colocataire a réapparu, elle envisage l’avenir proche d’une manière beaucoup moins sereine.

Alexandre la regarde gesticuler dans tous les sens en silence, mais son regard se noircit, ses sourcils se froncent et il sert les poings. Comme si la situation le ravissait. Il intervient à l’instant où elle prononce le mot « boulet ».

— Oh ! ça va, je vais pas me laisser insulter comme ça ! De toute façon, je suis chez moi ici aussi, et le loyer je le paye autant que toi !

Béryl s’arrête net. Elle n’imaginait pas ce gringalet capable de prendre une voix aussi grave et un regard aussi ferme. Subitement, son accent du sud-ouest n’est plus du tout sympathique et elle a l’impression que son envergure a doublé. Il ressemble à un chat hérissé à qui on vient de piquer le bout de poulet. La jeune décide malgré tout de ne pas se laisser impressionner aussi facilement, mais elle est à court d’argument aussi préfère-t-elle dodeliner de la tête d’un air déçu.

Alexandre lève les yeux au ciel et donne sa conclusion.

— Ne te fais aucun soucis princesse, je vais rester dans ma chambre, tu ne sauras même pas que je suis là.

Puis il quitte le salon. La porte de sa chambre claque et le silence revient.

10

Le pardon ne fait pas vraiment parti des valeurs de Béryl, qu’il faille le donner ou le demander. Néanmoins, elle commence à se sentir coupable. Voilà trois jours qu’Alexandre reste enfermé dans sa chambre, elle n’est même pas sûre qu’il soit allé prendre l’air 5 minutes. C’est tout juste si elle devine les moments où il va aux toilettes en entendant la chasse tirer.

La solitude ne la gêne pas. Elle vaque à ses occupations et tente de combler l’ennui par le sport, la cuisine ou la lecture. Pour combler son manque affectif, Béryl passe de longues heures sur les réseaux sociaux et fait quelques appels visio avec sa famille. C’est d’ailleurs après avoir eu sa sœur ainée au téléphone que ce sentiment de culpabilité est devenu insupportable.

— Tu vas quand même pas passer tout le confinement à faire comme s’il n’existait pas !

— Et pourquoi pas ?

— Parce qu’il est là, il doit se sentir aussi mal que toi.

— Je ne me sens pas mal, c’est plutôt marrant, j’ai l’impression de vivre avec un poltergeist. Plutôt mou le poltergeist remarque.

— C’est vraiment un comportement dénué d’empathie et tu vas me faire le plaisir de corriger ça petite sœur !

**

Dans sa minuscule cuisine, un levain bulle au fond d’un vieux pot à cornichons. Béryl fait cuire de petits disques solaires dans une poêle où l’huile crépite. Une fois le saladier de pâte vide, elle en dispose la moitié dans une assiette et les arrose de sirop d’érable. Puis elle va frapper à la porte de la chambre de son colocataire :

— Alexandre ? J’ai fait des pancakes, tu en veux ?

Silence.

Béryl s’apprête à faire volte-face quand la poignée se met à bouger. La mine blanche d’Alexandre apparaît, il fait peur à voir mais sa barbe a poussé lui ôtant son look d’ado pré-pubère. Il louche sur les pancakes :

— Enqui, je crève la dalle, si tu savais !  

Il attrape alors une crêpe levée du bout des doigts et l’enfourne immédiatement dans sa bouche.

— Mais t’as pas mangé depuis trois jours ?

— Si, j’avais un paquet de chips et quelques snickers dans ma chambre. Je voulais pas taper dans tes réserves, déjà que tu voulais pas que je sois là, et puis j’aurais bien fait des courses, mais je voulais sortir le moins possible pour éviter de te croiser.

Son accent s’est affirmé, à croire qu’il n’a eu de contact qu’avec les gens de son pays depuis trois jours.

Béryl a envie de rire, il ressemble à un agneau perdu qui vient de retrouver sa mère.

— Bon, allez, sors de là, il va bien falloir qu’on s’adapte, on ne sait pas pour combien de temps on en a.

Elle ouvre la marche vers le salon mais s’arrête net et se retourne.

— Par contre, juste, commence par prendre une douche.

— Oooh que oui, j’en rêvais !

Puis il disparaît dans la salle de bain.

11

Le temps passe lentement, tellement lentement. Béryl a fait sa séance de sport quotidienne, rafraichit le levain, cuisiné une tarte aux pommes, récuré la salle de bain, ses cheveux sont d’une propreté irréprochable et d’une brillance sans nom après le masque à l’huile de coco qu’elle leur a donné. Elle a fait le tri dans sa penderie et téléphoné à l’intégralité de sa famille et de ses amis. Mais il n’est que 18h30.
Elle s’avachit sur le canapé et ouvre son PC portable sur ses genoux et parcourt ses abonnements youtube. Rien de neuf. Elle râle bruyamment et fait tomber sa tête en arrière.

Alexandre a pris place sur la table du salon derrière son mac dernier cri et gratte sa barbe de cinq jours du bout de ses doigts. Lui ne s’ennuie pas, il a encore cours à distance. Béryl a beau être préparée à toute éventualité, elle commence vraiment à tourner en rond.

— Tu veux que je te passe mes codes Netflix ?

— Ça va pas, je regarde pas cette merde impérialiste américaine.

Elle se retourne et voit la moustache de son colocataire tremper dans un mug Starbucks. Il le repose avec les yeux ronds comme des billes et réfléchit à ce qu’il pourrait bien lui proposer qui ne soit pas le fruit de l’impérialisme américain. Il ne voit rien pour l’instant.

//

L’heure qui vient de passer a duré des mois, Béryl a épuisé toute les vidéos youtube de ses abonnements. Alexandre n’a pas bougé, son casque vissé sur ses oreilles, il est resté les yeux rivés sur son écran. Tout à coup, il arrête tout, se lève et annonce :

— Si tu veux, je fais le dîner.

— Non mais ça va pas, tu vas pas me priver de la seule occupation productive que j’ai.

Sur ce, elle se lève d’un bon et file dans la cuisine. A travers la porte, elle entend qu’il met de la musique Elle s’arrête dans son geste et analyse ce son qui a envahi son espace. D’une mou un peu dégoutée elle finit par accepter de laisser vivre son coloc en paix. D’autant qu’il vient tout juste de baisser le son, elle apprécie ce savoir vivre.

Un peu plus tard, Alexandre rejoint Béryl dans la cuisine. Elle a cuit des buns qu’elle a fait pousser au levain maison et termine de monter les hamburgers. Satisfaite de sa création, elle la présente à Alexandre avec un large sourire :

— Tadaa !

Il applaudit d’un ton très sérieux quand tout à coup le son prend une nouvelle ampleur. Une acclamation vient de l’extérieur. Les deux jeunes gens sortent sur le balcon, le quartier tout entier est en train d’applaudir le personnel soignant.

//

Les assiettes sont vides. Les verres sont pleins, pour la quatrième fois.

— Allez, demain je fais des cocktails et c’est toi qui juge !

— Tu sais, je sers surtout des bières.

— Oui, mais ça nous donne l’occasion de picoler…

Béryl fronce les sourcils et laisse un sourire l’emporter sur son visage. Elle lève son verre de vin rouge.

— Ça c’est un programme qui me plait Alex !

— Alex ? Alors on commence avec les surnoms Bébé ?

Il vient de s’entendre et comprends immédiatement qu’il a fait une erreur stratégique de niveau international capable de déclencher une 3ème guerre mondiale. Voilà donc pourquoi sa mère lui a toujours dit de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de parler.

Après quelques secondes d’un silence pesant, Béryl éclate de rire. Alexandre sent sa tension artérielle diminuer en flèche et la rejoint dans son fou rire.

— Je te préviens, si tu utilises ce diminutif encore une fois, tu es un homme mort !

— J’en avais pas l’intention.

12

Alexandre n’est vraiment pas le genre de garçon avec lequel Béryl a l’habitude de passer du temps, mais elle aurait pu tomber sur bien pire. Maintenant qu’elle vit le confinement en vrai, elle est assez contente d’avoir de la compagnie. Elle qui se croyait parée à tout doit bien avouer que sans travail, les journées sont difficiles à remplir. Elle aurait pu se mettre à faire des masques, mais les travaux d’aiguilles n’ont jamais été son fort. Sans matériel et sans idée, elle a aussi renoncé au bricolage. Lui reste la cuisine et le sport. Deux activités finalement très compatibles puisqu’elle a besoin de l’énergie de la première pour pleinement profiter de la seconde.

Alexandre s’est remis à faire des pompes. Il n’a jamais ressenti le besoin d’améliorer et d’augmenter sa masse musculaire, mais il croise Béryl tous les matins quand il vient chercher son café et hier elle faisait une sorte d’art martial assez efficacement. Son inconscient a pris le dessus et il s’est dit qu’il serait plus sécure pour lui d’avoir du répondant si elle venait à lui chercher querelle.

Béryl est sortie faire des courses. Elle a un stock très conséquent, mais elle a conscience qu’il faut profiter des avantages qui lui sont donnés maintenant pour éviter d’être dépouillée demain. Alexandre lui a fait une petite liste pour le cocktail du soir, il a proposé d’y aller à sa place, mais elle s’ennuie beaucoup trop pour rater une occasion de passer le temps.

Après les applaudissements du soir, Alexandre prépare l’apéro et Béryl se tient au courant de la situation à l’extérieur.

— Téquila sunrise !

— Presque 800 morts en Italie…

— Okay, du coup tu veux une extra dose de Téquila ?

Il pose les verres sur la table basse et s’installe dans le canapé. Grand silence.

— J’ai un set de Poker dans ma chambre, tu veux faire un jeu ?

— Ok, allez. Pas un poker par contre, je suis nulle à ce jeu et je suis très mauvaise perdante.

Béryl se lève et fonce vers le buffet près de l’entrée.

— Trivial pursuit, Dixit, Scrabble… Pas le Scrabble, j’ai un pictionnary…

— Un Trivial, ça me semble assez neutre comme jeu.

— Le jeu date de Mathusalem, pas impossible qu’il y ait des questions sur l’URSS ou la RDA…

//

Le temps file, Béryl a entreprit de faire découvrir la musique qu’elle apprécie à Alexandre. Evidemment, elle n’a pas commencé par Lemovice. La bouteille de Téquila a bien descendu. Sur le plateau de jeu, le pion bleu a déjà 4 camemberts alors que le jaune tente péniblement d’obtenir son deuxième.  

— Géographie.

— Allez, pose ta question et file-moi le camembert !

— Quelle est la capitale de la Slovénie ?

— LJUBJANA !!!!! BAAAM FILE MOI LE TRIANGLE !

— T’es sûre de toi ? Il y a trois propositions.

— Evidemment que je suis sûre, ma famille vit en Slovénie.

— Sérieux ? Tu es d’origine Slovène.

— Pas du tout, ma sœur a épousé un Slovène et mes parents les ont rejoint après avoir pris leur retraite, ils sont peinards là-bas, dans une ferme en pleine campagne, dans un village génial. Que des blancs.

Alexandre tique.

— Des moutons ?

— Quoi ?

— Que des blancs ? Des moutons ?

Béryl éclate de rire mais comprends vite sa gaffe. Elle décide finalement de se servir elle-même son camembert en plastique et l’ajoute sur son pion avant de changer de sujet.

//

La bouteille de Téquila est vide, Alexandre a sorti la liqueur de pruneau qu’ils ont couplé avec de la bière Corona, la pointe de folie rapportée de l’expédition courses. Le plateau de jeu n’a plus bougé depuis une bonne vingtaine de minute. Une question sur le féminisme a ouvert un débat. *

— J’arrive pas à croire que tu sois aussi réac dans tes propos ! T’es une femme… En plus t’as l’air tellement… Indépendante… Tu crois pas qu’on vit quand même dans une société ultra patriarcale, on fait tout pour écraser les femmes, …

— Mais pas du tout ! Le problème c’est que le discours général est en train de déraper. Les premiers combats féministes, au niveau des droits, je suis d’accord, m’enfin là on est en train de se foutre sur la gueule pour savoir si on dit « docteur » ou « doctrice ». Et puis les mecs sont de moins en moins virils, tiens, regarde-toi, t’es sec comme un biscuit nantais et t’es complètement soumis à ta copine.

— Ma copine ? Mais j’ai pas de copine.

— Ah bah, tu vois, t’as pas de copine !

Alexandre a visiblement bu un verre de moins que Béryl parce que là, il ne la suit plus. Il la regarde siroter sa bière-pruneau du bout du museau. Ses longues tresses se sont ébouriffées tant elle s’est enfoncée dans les coussins du canapé. Elle fait un quart de tour et allonge ses jambes sur les cuisses d’Alexandre sans prendre la peine de lui demander son consentement et finalement, elle ferme les yeux, mains sous la tête et annonce en baillant :

— Je suis fatiguée, laisses-moi dormir maintenant.

13

Il est déjà tard dans la journée. Le torse nu, les jambes glissées dans un short de sport, Alexandre gratte son tors légèrement velu tandis qu’il attend que son café refroidisse un peu. Béryl est toujours sur le canapé, elle dort. Il a réussi à s’exfiltrer de sous ses jambes sans la réveiller et l’a couverte d’un plaid.

Il a la tête dans le brouillard et son observation du corps de la jeune femme sous la couverture s’éternise. Plus par difficulté à se réveiller que par voyeurisme d’ailleurs.

Tout à coup, son Iphone vibre bruyamment en se déplaçant de quelques centimètres sur la table. Il l’attrape à la volée et se dépêche d’accepter l’appel visio tout en s’engouffrant sur le balcon. C’est Maxime, son ami d’enfance. La chaleur du soleil zénithal lui donne un coup de fouet, la conversation commence avec quelques banalités puis Alexandre raconte à Max comment se passe son confinement avec la belle colocataire. 

— Alors tu vas te la faire ?

— C’est ma coloc, vaudrait peut être mieux que j’évite de la draguer, ce serait couillon de se retrouver à la rue maintenant.

— Ah ouais, ça daille !

— Non, mais en plus ça m’a l’air d’être une sacrée facho, genre raciste qui vote Le Pen. Au début je croyais que son délire survivaliste c’était une sorte de hobby, ça collait bien avec son profil de sportive, je sais pas, je me disais qu’elle faisait des trails. Mais je crois que c’est une redneck la meuf, si ça se trouve elle planque des armes à feu sous son lit.

— Donc elle est bonne, mais t’as peur qu’elle te coupe les couilles après copulation.

On frappe à la porte-fenêtre. Alexandre sursaute comme un faon. Béryl apparaît la mine encore ensommeillée mais les tresses. Son torse est moulé dans un sweatshirt imprimé. Une pin-up brandit un revolver, sur ses yeux le massage suivant : « Avant, j’étais gentille. » Son short, assez court, libère ses longues, très longues jambes athlétiques.

Alexandre se gratte la barbe, il commence vraiment à avoir du mal à garder son sang froid en présence de Béryl. 

— Désolée, j’avais pas vu que tu étais au téléphone, je voulais te prévenir que je partais faire un tour.

Puis elle ferme la porte et part enfiler ses baskets.

Max résonne dans le téléphone :

— Mec, on s’en fout qu’elle soit raciste, c’est une bombasse, tu te la fais !

14

Armée de son attestation de sortie dérogatoire et de ses baskets, Béryl a décidé de décrasser un peu son corps des excès de la veille en allant courir. Elle met en place ses écouteurs et commence à trottiner. La rue est vide, c’est assez étrange. Malgré tout, quelques personnes aux balcons discutent en déjeunant.

La bouteille de Téquila est dure à passer. La jeune femme a beau avoir une certaine expérience de l’ivresse, elle aurait dû boire plus d’eau pour accompagner l’alcool de la veille. Mieux vaut tard que jamais, elle a emporté une gourde d’1 litre pour sa sortie.

Les premiers mètres sont laborieux. Quand elle comprend qu’elle n’aura pas une performance satisfaisante, Béryl décide de marcher et sort son téléphone pour appeler sa sœur Agathe en Slovénie.

Après les banalités d’usage et les nouvelles du petit, Béryl en revient au sujet qui la préoccupe le plus en ce moment : Alexandre.

— Il n’est pas invivable, ça va, mais on a vraiment rien en commun. Le type est complètement aveuglé par la propagande mainstream. Genre, je suis sûre qu’il a déjà servi la soupe dans les camps de migrants.

— Tu sais, il y a quand même pire comme trait de caractère que l’altruisme, tu ne peux pas lui en vouloir de répondre aux critères culturels de son milieu.

— Raaah, toi, depuis que tu as épousé un catho, tu es vraiment devenue insupportable !

— Tu fais des suppositions sur lui alors que vous avez discuté 5 minutes féminisme et tu étais bourrée… Je suis juste la voix de la sagesse qui t’aide à mieux vivre ton confinement ! Etant donné que tu ne vas pas passer ta vie avec lui, tu peux te permettre d’être indulgente sur son caractère. Soit tu apprends à le connaitre et tu pourras te permettre de porter un jugement sur lui, soit tu évites tous les sujets sensibles ce qui reviendrait à également éviter l’alcool, et ça… je ne suis pas certaine que tu y parviennes…

— Mouais…

Un court silence s’installe, Béryl tourne à droite pour terminer sa boucle.

— N’empêche, p’tite sœur, tu me parles quand même beaucoup de lui.

— En même temps, je le supporte H24 depuis le début, c’est pas comme si j’avais la possibilité de changer d’air.

— C’est vrai, mais vous n’êtes pas non plus obligés de passer toutes vos soirées ensemble…

Mais qu’est-ce qu’elle est énervante celle-là ! Béryl décide de changer de sujet par la force, persuadée qu’elle pourra contrecarrer les sous-entendus de sa sœur.  Elle se dit qu’ainsi, elle arrêtera de se prendre la tête sur ce léger trou noir qu’elle a vécu entre la question sur le féminisme du Trivial pursuit et le matin où elle s’est réveillée dans le canapé. C’est malheureusement très inefficace, et même si Agathe s’est déjà perdue dans le récit des derniers exploits de son fils, Béryl n’a qu’une personne en tête : Alexandre.

15

Le soir venu, Alexandre prévoit de participer à un Whatsapéro avec des potes de son école de commerce. Par politesse il propose à Béryl de se joindre à lui, mais évidemment elle décline. Elle lui laisse l’usage du salon et en profite pour passer la soirée au calme à lire.

Le lendemain, l’ennui revient. Alexandre a du se coucher très tard, sa porte est encore fermée. Béryl se sert un thé et se lance dans la préparation d’une omelette pour son petit déjeuner. Elle commence à prendre le pli de ce nouveau rythme. Elle fait durer chaque action là où elle avait l’habitude d’être toujours dans l’urgence.

Elle reçoit un sms d’une collègue du Gainzbar et après lui avoir répondu, elle en profite pour prendre des nouvelles de quelques amis éloignés en envoyant une salve de messages sur différents réseaux sociaux. Une amie expatriée engage la conversation en répondant instantanément. Elles ne se sont pas vues depuis des années mais les liens qu’elles ont créé du temps de leurs camps scouts sont restés solides. Au bout de quelques minutes, c’est Alexandre qui devient le centre de la conversation. Béryl se moque gentiment de lui mais sent comme un malaise intériorisé. Elle repense à sa sœur et a comme l’impression de donner raison à ses sous-entendus.

//

Alexandre se lève vers midi. Béryl a préparé le repas et lui propose de se joindre à elle. Il a encore la tête un peu dans le cirage mais il accepte de bon cœur.

— C’est sympa de cuisiner pour moi.

— J’ai cuisiné pour moi à la base, mais bon, vu qu’il y en a assez.

Puis c’est une conversation de bruits de couverts qui s’impose. Alexandre voudrait bien prendre son téléphone pour combler un peu ce malaise, mais il l’a laissé dans sa chambre et il lui semble très impoli de se lever pour aller chercher un écran à mettre entre lui et celle qui a préparé ce repas. Béryl semble très à l’aise avec l’absence de conversation, elle mange le regard un peu perdu.

En réalité, elle essaye de faire le tri dans ses pensées. Il y a un petit train qui s’est mis en route dans son cerveau depuis la soirée Trivial pursuit et elle aimerait vraiment que ce train trouve une gare où s’arrêter. Définitivement.  

— C’est vraiment délicieux.

Alexandre essaye d’être agréable. Le nez collé sur son assiette, il cherche quelque chose d’intelligent à dire sur son plat de spaghettis bolognaises.

— Tu as mis du paprika dedans ?

Béryl le regarde en biais se demandant s’il sait vraiment quel gout a le paprika et répond non de la tête.

— Ta famille est originaire de l’Anjou à la base ?

Son accent chantant du Sud-ouest est teinté d’un peu de fierté d’avoir réussi à trouver une réplique, tout aussi bateau mais plus engageante, pour rompre ce calme pesant.

— Oui, mes grands-parents paternels sont originaires de Sarthe et ma mère est angevine depuis des générations. Mais on a vécu très longtemps à Paris. 

— Et ça n’a pas été trop compliqué pour eux de partir dans un autre pays ?

— Un peu. Mais ils ont saisi l’opportunité. Ils savaient déjà depuis longtemps qu’il faudrait trouver un asile étant donné l’évolution démographique et politique de la France. La Slovénie est assez préservée et ils sont tombés sous le charme de Mirko, mon beau-frère. Il a beau avoir converti leur fille au catholicisme, c’est un véritable héros pour eux.

— Tes parents n’aiment pas les catholiques ?

— Nous sommes païens.

La fierté dans la voix de Béryl pique la curiosité d’Alexandre. Lui, il est … il ne sait pas trop. A priori catholique puisque qu’il a été baptisé et qu’il a fait sa première communion. Mais à vrai dire, il ne s’est jamais vraiment posé la question de croire en Dieu ou pas. Peut-être parce que sa vie n’a jamais été trop difficile pour qu’il ait besoin de se tourner vers une force surnaturelle. Le paganisme assumé de sa colocataire l’intrigue. Il a déjà entendu des personnes fières d’être musulmanes, athées ou juives, mais païennes, jamais.

16

C’est un état d’esprit général, une philosophie ancrée chez tous les européens. C’est rassembler nos semblables autour d’un feu et célébrer les saisons. C’est la première âme de l’Europe.  C’est la vie rythmée par les cycles solaires. Faire confiance à la nature. Célébrer le clan. C’est aimer la lumière et son absence. C’est chanter, danser, déguster, partager. C’est se retrouver et fêter nos racines comme le faisait avant nos ancêtres. C’est aimer notre identité, nos traditions. C’est construire des foyers et transmettre à notre tour. C’est célébrer le sang qui coule dans nos veines et le sol que nous foulons.

Alexandre est fasciné. Il écoute le discours amoureux de Béryl avec attention. Il n’imaginait pas qu’elle puisse être aussi passionnée et un instant il oublie tous les soupçons d’immoralité qu’il faisait peser sur elle. Quand Béryl parle du paganisme, son visage est éclairé de confiance. Son sourire fait naître une délicieuse fossette dans le creux de sa joue. Sans se poser de question, Alexandre plonge son regard dans celui de la jeune femme. C’est à peine perceptible, mais là, au milieu de son thorax, il y a comme une petite faille qui vient de se créer, une toute petite faiblesse qui n’est pas désagréable.

17

— Aaah ! Cagade ! Mais quel con !

Un bruit de ferraille et de verre cassé accompagne le cri de bête au fort accent du sud-ouest qui provient de la cuisine si bien que Béryl l’a entendu jusque dans sa chambre. Elle interrompt sa discussion sur Skype avec sa mère pour aller voir si Alexandre a besoin d’aide.

Quand elle arrive dans la cuisine, Alex est à quatre pattes en train de ramasser des bouts d’assiettes brisées.

— J’ai entendu crier, qu’est-ce qui s’est passé ?  On dirait que tu t’es fait agresser par Jean Lassalle.

Il rigole en se relevant, jette les déchets dans la poubelle et pose pelle et balayette juste à côté. Puis il indique un pot de sauce pesto qui traine sur le comptoir.

— J’ai bousculé le sèche-vaisselle en ouvrant le pot.

Béryl regarde l’égouttoir désormais vide et le pot…toujours fermé. Elle l’attrape d’une main et d’un geste rapide lui tape sur le cul avant de faire résonner le « plop » du couvercle désormais descellé. Elle jette un regard fier vers Alex et bombe le torse en lui rendant le pot.

— Et ça s’appelle un égouttoir le truc pour sécher la vaisselle.

— Oui, ça va hein, j’avais déjà fait la moitié du travail !

— Ouh ! Est-ce que j’aurais heurté Monsieur dans sa virilité ?

Cette fichue fossette ! Alexandre offre un demi-sourire à Béryl qui gagne encore un peu en arrogance. C’est un jeu qui s’est installé entre eux ces derniers jours. Alexandre semble avoir eu un regain dans l’expression de sa masculinité. Alors Béryl s’amuse régulièrement à lui montrer à quel point elle est plus forte que lui.

//

Béryl a recouvert la table du salon d’une jolie nappe rouge brodée de motifs blancs. Elle a également décoré la table avec des œufs de bois et du lierre qu’elle a récupéré dans la cour de l’immeuble.  Elle a l’habitude de fêter Ostara avec sa famille. L’équinoxe de printemps, ce moment de l’année où jour et nuit sont de même longueur, c’est l’équilibre entre la lumière et l’obscurité, entre le soleil et la lune.

Le repas reste simple, mais ce petit air festif donne du baume au cœur. Alexandre raconte à son tour ses meilleures Pâques, les veillées pascales à l’église avec sa grand-mère et les grandes chasses aux oeufs avec les cousins. 

La soirée se prolonge autour d’un digestif. Ils boivent beaucoup, c’est un fait, d’ailleurs ils commencent à rire pour à peu près rien. Après avoir raconté quelques anecdotes d’école qui a provoqué un fou rire général, les colocataires reprennent leur souffle. Un court instant de silence provoque une tension entre eux deux. Béryl se sent un peu inconfortable de ne pas arriver à soutenir le regard d’Alexandre. Comme traversé par un courant électrique, l’étudiant frissonne, puis après avoir bu une gorgée de Floc, il se jette à l’eau.

— Est-ce que je peux te poser une question ?

— Oui, bien sûr.

Béryl se sent à la fois angoissée et excitée.

— Pourquoi il y a des croix nazies sur ta nappe ?

— Quoi ? Mais n’importe quoi ! Ce sont des swastikas slovènes, c’est aussi nazi que les croix basques.
Tu crois vraiment que je suis nazie ?

Alexandre lâche un rire nerveux et gêné.

— Nooon, pas nazie, mais tu as quand même l’air d’être assez réac.

— Et c’est un problème pour toi ?

— Disons que … Pourquoi, pourquoi… je sais pas… C’est juste que c’est pas…

— Tu peux penser ce que tu veux, j’ai juste une philosophie de vie qui ne s’inscrit pas dans la tendance mondialiste actuelle. Je pense juste que la diversité est belle et je trouve bien dommage qu’on essaye de faire cohabiter des cultures radicalement opposées. 

18

Béryl s’est installée sur le balcon pour faire un peu de sport. Elle répète depuis 15 min la même chorégraphie martiale en soufflant. Coups de poing, coups de pieds, sa tresse virevolte à chaque mouvement.

Depuis le salon, installé sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux, Alexandre a du mal à se concentrer. Il observe la jeune femme et son énergie guerrière. La discussion d’Ostara n’a pas eu une fin favorable aux sentiments naissants du jeune homme. Béryl s’est vexée. Alors qu’elle exprimait son point de vue avec pertinence et discernement, il a atteint le point Godwin plus vite qu’il ne faut pour le dire et conclu d’un « être extrême, c’est pas bien ». Lassée de ne pas être écoutée, la jeune femme avait fini par abandonner le débat.

Quelques jours plus tard, si la météo annonce la venue des beaux jours, l’ambiance dans l’appartement frise des températures polaires.

Alexandre planche sur son devoir de marketing, mais rien n’y fait, son regard s’échappe toujours hors de son écran pour terminer sur Béryl. Sur ses fesses pour être plus précis, mais pour sa défense, elles sont juste à hauteur d’yeux, est-il vraiment responsable ?

S’apercevant que la jeune femme est sur le point de terminer sa séance, Alexandre ferme son Mac et se lève pour aller à sa rencontre. Béryl ne lui sourit même pas, elle adopte un air dédaigneux et méprisant. Alexandre sent son estomac se nouer.

— Tu veux qu’on fasse une partie de Trivial pursuit ce soir ? Il reste des Corona et du jambon sec.

— Je voudrais pas te forcer à passer du temps en présence d’une bête immonde petit, passe donc la soirée avec tes minis BHL d’amis, refaites la société, imaginez un moyen de vous faire du pognon tout en faisant croire que vous sauvez le monde …

— Désolé ! Désolé ! J’avais tort, tu avais raison, je suis vraiment désolée. J’avais un coup dans le nez, j’ai tourné tout ce que tu disais au ridicule, j’ai vraiment eu tort !

— J’ai essayé de t’expliquer ma vision de la vie et du monde, mon amour pour l’Europe et son peuple,  et tout ce que tu as trouvé à dire c’est «  avec des idées pareille, Hitler à fait exterminer 6 millions de juifs ». Non, franchement, je vaux mieux que ça Alexandre.

Sur ce elle essaye de fuir la pièce pour aller dans la salle de bain, mais Alexandre fait barrage de son corps. Agacée, Béryl lui lance un regard noir.

— Je suis désolé, j’ai été vraiment nul !

Elle force le passage sans répondre. Par un automatisme malheureux, Alexandre saisi son avant-bras pour la retenir. Il ressent un besoin viscéral d’être pardonné. Malheureusement, les réflexes de Béryl sont beaucoup plus sensés que les siens. Sans réfléchir, la jeune femme ramène sa main contre son corps, lève son genou et donne un coup rapide dans les parties d’Alexandre.

Alexandre lâche aussitôt sa prise et ramène instinctivement ses mains sur son entrejambe en se pliant en deux dans un cri plaintif. Béryl se précipite sur lui, affligée :

— Oh merde, je suis désolée, c’est venu tout seul, c’est un réflexe…

19

— Oh con ! Mais t’es complètement folle, putain ça fait mal !

Les mains encore collées contre son entrejambe, Alex supporte les répliques de la douleur originelle. Il s’est assis sur le canapé et essaye de retrouver un rythme de respiration correct. Béryl est plus que confuse.

— Je suis tellement désolée, tu veux de la glace ?

Il inspire, expire, inspire.

— Non, ça va, ça passe, mais qu’est ce qui t’a pris ?

— Je sais pas, c’est un réflexe, j’ai déjà été emmerdée plein de fois dans la rue, du coup j’ai pris des cours de self défense.

Elle se confond une nouvelle fois en excuses, espérant ne pas avoir privé son colocataire de toute chance de procréer un jour. Alexandre grogne encore puis laisse son équipement masculin tranquille en écartant les jambes.  

— Tu m’excuses pour le manspreading…

— J’espère que ça ne blesse pas ton esprit féministe, en tout cas ça renforce ta virilité.

— Dit la meuf après m’avoir tapé dans les couilles ! 

— Oh, je plaisante, je suis vraiment désolée !

— Autant que moi pour mon comportement odieux l’autre soir.

Béryl a le cœur serré. Elle aimerait considérer Alexandre comme un petit con pédant d’école de commerce, mais il a l’air d’avoir bien plus à offrir. Elle pourrait lui laisser une chance, il pourrait devenir un bon ami après tout. L’entre-soi n’a pas toujours que des avantages. Béryl a une haute opinion du communautarisme, surtout quand il s’agit de solidarité et de défense. Pourtant, elle travaille à son ouverture d’esprit, ne serait-ce que pour garder sa liberté vivante.  Même si pour une tête de mule comme Béryl, cet exercice n’a rien d’évident. Elle devrait probablement lui laisser une chance.

Elle penche la tête sur le côté et observe en détail le visage d’Alexandre. Depuis le début du confinement, il a entretenu sa barbe, elle lui donne une mâchoire plus massive.  Sa silhouette aussi a pris de l’envergure, mais il est probable que cela soit d’avantage du au regard de Béryl qu’aux 10 pompes qu’il fait quand lui vient l’envie.  Avant d’apprendre à connaitre Alexandre, elle trouvait cet accent du sud-ouest clownesque. Avec ce nouveau regard, il en serait presque sexy.

— On fait un Trivial pursuit ce soir ?

20

Le téléphone connecté à l’enceinte joue une musique rockabilly en fond sonore. Béryl est assise en tailleur devant la table basse, son verre de vin en main à scruter le plateau de jeu. Alexandre s’accoude sur ses genoux pour prendre la carte en main et la lire.

— Combien d’orteils terminent la patte de l’hippopotame : 0, 4 ou 5 ?

— Sérieux ? Et là tu vas me dire que t’as pas choisi la carte…

Alexandre rit dans sa barbe et se défend de tricher. Il s’enfonce un peu plus dans le canapé et attend la réponse.

— J’en sais rien… Oh puis il est nul ce jeu de toute manière, il date de la guerre froide, tu veux pas qu’on fasse autre chose ?

— Ah ! Tu dis ça parce que tu perds !

— Complètement !

Béryl attrape son jeton désespérément vide de camembert puis le jette dans la boite de jeu. Puis elle se lève pour aller chercher quelque chose à manger dans la cuisine. Alex observe la bouteille de vin qu’ils ont ouverte est vidée sans vergogne.

— Ou alors on a pas assez picolé.

Elle ressort de la petite cuisine un paquet de chips en main.

— Oui, enfin, ça ne nous a pas réussi la picole jusqu’à présent, on a toujours fini par des débats pourris.

— Peut-être parce qu’on avait pas encore ouvert la bonne bouteille.

Il se lève alors pour disparaitre dans sa chambre et en ressortir une bouteille de Gin artisanale dans la main. Les yeux de Béryl se mettent à briller.

— Ok, installe toi et choisi la musique que tu veux, je prépare les verres.

Béryl se jette dans le canapé et pianote sur son téléphone. Elle cherche un son folk scandinave et pousse le volume avant de ranger le Trivial pursuit.

Alexandre réapparaît avec tous le nécessaire à Gin tonic et installe tout sur la table basse avant de servir deux généreux verres. Béryl observe l’étiquette blanche imprimée d’une abeille, Alex lui indique qu’il s’agit d’un produit du sud-ouest, elle approuve d’un hochement de tête et vide son verre de vin avant de prendre la nouvelle proposition alcoolisée de son colocataire. Il lui sert d’abord un fond de gin dans un shooter à part.

Elle renifle, trempe les lèvres et valide le choix. Alors il lui tend le bon verre en souriant. Après encore une mimique de délectation, Béryl s’exclame :

— Je n’ai jamais bu un gin tonic aussi bon.

Alexandre la remercie puis sourit. Elle vient de lui donner une idée. Il se tourne pour s’installer face à elle et commence.

— Okay, tu connais le jeu à boire « je n’ai jamais » ?

— Evidemment.

— Alors, je commence, je n’ai jamais fait de randonnée en montagne.

Il garde son verre bien plein en main tandis que Béryl prend une gorgée.  

— Je n’ai jamais couché avec un inconnu.

Les yeux rivés vers le verre d’Alexandre, Béryl attend.

— Ah ! Donc on y va aussi fort, de suite.

Il boit.

— Tellement masculin !

— J’étais aussi un inconnu pour elles à ce que je sache, et elles étaient plus d’accord que moi.

— Elles z’étaient ?

— Je n’ai jamais bu d’alcool.

Ils boivent tous les deux.

//

D’un commun accord, il a été décidé de laissé la bouteille de Gin de côté pour éviter de gâcher son gout extra sur un jeu aussi débile. En revanche, les cadavres de bouteilles de bière vide commencent à nombreux pour un si petit nombre de buveurs. D’ailleurs conscient de leur état d’ébriété un peu avancé, sans se concerter, ils ont réduit les gorgées qu’il prennent à chaque défi pour faire durer la soirée.

— Je n’ai jamais voté plus à droite que Hamon

— On a dit pas la politique.

— On a dit ça avant que je sois bourrée, allez boit !

— Bah non, désolé, j’ai déjà voté plus à droite.

— Alors là, je te crois tellement pas !!!

— Le maire de ma commune est UMP ! Ah ah !! 

Okay, je n’ai jamais … agressé un type qui ne m’avait rien fait.

— Sur quelle preuve oses-tu affirmer que tu ne m’avais rien fait ?

— Bois !!!

Elle prend une toute petite lampée et manque de s’étouffer en riant. La tête qui tourne un peu, Béryl décide qu’il est temps de préserver leurs corps de cette maltraitance qu’ils leur font subir. Elle se lève en titubant pour aller remplir la cruche d’eau et servir deux grands verres de festival. Elle se rassoit face à Alexandre sur le canapé et lui en tend un.

— Tiens, hydrates toi, c’est pour éviter la gueule de bois.

— T’es mignonne, tu prends soin de moi.

Il boit d’une traite. Béryl aimerait dire que cette toute petite phrase ne lui a fait aucun effet, mais ce serait mentir, elle a ressenti une vive décharge électrique au fond du thorax qui a provoqué une légère nausée. Elle s’empresse donc de boire un peu d’eau à son tour puis reprend le jeu.

— Je n’ai jamais dansé nue autour d’un feu de camp.

Alexandre ouvre des yeux ronds comme des billes et garde sa bouteille de Corona bien verticale tandis qu’il regarde Béryl boire avant d’éclater de rire. Il n’a pas les idées très claires, il doit le reconnaitre, mais quand même, elle est en train de l’aguicher là ? Il ne rêve pas…

21

Ils sont installés face à face dans le canapé, chacun le dos contre un accoudoir et les jambes en tailleur. Béryl a libéré son épaisse chevelure brune de sa tresse. Ses joues sont rouges comme le feu et elle a du mal à respirer, mais ça n’a rien à voir avec le coronavirus.

Alexandre n’est pas en reste, il est tiraillé entre le désir de sauter sur elle pour lui voler un baiser et sa raison qui lui impose de garder la tête froide pour une simple question de respect. Il se frotte le visage et essaye de reprendre le contrôle de son corps.

— Alors, j’attends ! lance Béryl en levant sa bière.

— Je n’ai jamais …

Il a l’impression d’être au bord d’une falaise prêt à sauter sans parachute et pourtant avec une irrépressible envie de faire un pas en avant malgré tout. Il cherche un moyen de se dérober, mais rien n’y fait. Béryl avance son torse et le relance d’un mot. Alexandre l’imite pour rapprocher son corps du sien et brandissant sa bouteille, il saute.

— Je n’ai jamais crevé d’envie de t’embrasser.

Alors il termine cul sec puis pose sa bière sur la table basse sans quitter le regard de Béryl avant de venir glisser ses mains sur ses genoux. Comme on frappe à une porte pour demander la permission d’entrée, il la laisse maîtresse de la décision, mais son cœur n’a jamais battu aussi vite de toute sa vie.

22

— Je n’ai jamais crevé d’envie de t’embrasser.

Elle abandonne toute raison et, d’une rapide expiration, laisse tomber ses lèvres sur celles du joueur. C’est comme une armée de fourmis qui vient d’envahir le corps de Béryl. Les picotements parcourent ses veines et une vague de chaleur déferle sur ses hanches. 

Elle ferme les yeux sous la douceur des lèvres d’Alexandre. Elle cherche à l’aveugle à poser sa bouteille de bière qui tombe au sol, peu importe, le corps d’Alexandre vient la pousser en arrière et elle se laisse faire, bien plus docile qu’elle ne l’aurait imaginé. Sur son genou, une main timidement conquérante remonte. La sensation traverse le tissu de son pantalon, elle arrive presque à sentir ses empreintes digitales en détail.  

Alexandre relâche son emprise sans pour autant reculer. Ses doigts sont encore ancrés dans la chair de Béryl. Il reprend une inspiration et plonge son regard dans celui de la jeune femme, fasciné. Il hésite, encore surpris du baiser qu’il vient juste de recevoir. Béryl s’empresse de l’attirer à nouveau vers elle.

Au rythme du tambour qui résonne encore, il glisse son bras derrière le dos de la jeune femme et cherche un passage sous le polyester qui le sépare de sa peau. Son sang a quitté ses extrémités, quand il atteint enfin son but, le contraste de température entre sa paume et le feu des reins de Béryl provoque un frisson.

Les gestes sont lents  et imprécis. Leurs corps hésitent encore. La stratégie n’est pas définie.

Alexandre recule. Il observe une fois de plus les noisettes qui brillent dans les yeux de Béryl. Ses cheveux longs et ondulés. Sa peau, plus rose qu’à l’ordinaire. Sa poitrine qui s’est gonflée d’attente. Alors, au lieu de retourner à ses lèvres, il enfouit son visage dans son cou et flaire l’odeur qui se dégage de sa chevelure. A mesure qu’il se perd sur sa nuque, il sent la pulpe des doigts de Béryl se presser sur ses côtes. Des lèvres de la jeune femme, un souffle saccadé s’échappe prés de son oreille. Il l’entend alors chuchoter :

— Arrêtes d’attendre ton attestation dérogatoire.

Puis elle attaque d’un rapide coup de dents la peau qui se présente à elle. Il sent un large sourire se dessiner sur le visage de Béryl.

D’un sursaut, le corps d’Alexandre reprend le contrôle sur son cerveau. Il sert d’avantage son étreinte, revient capturer la bouche de la jolie brune d’un geste précis et confiant. Ses mains froides quittent la zone chaste du bas du dos pour se glisser sur les hanches, ouvertes, et agrippent le haut de Béryl et la dénude.

En quelques secondes, il contraint la poitrine, l’embrasse, caresse le ventre rond du bout de ses lèvres. En quelques secondes, elle contre-attaque, le pousse en arrière et le met à égalité. Le torse est nu et les fesses prisonnières de l’étreinte féminine. En quelques secondes, la séduction devient lutte. 

23

Allongée nue sur le lit, Béryl retire l’élastique qui retient un épais chignon et laisse pendre sa chevelure dans le vide tandis que son regard scrute le plafond. Alexandre a les yeux rivés sur son corps, il examine les détails de chaque mouvement que font les muscles sous la peau.  Tandis qu’elle vient taquiner son entrejambe du bout du pied, il l’intercepte et l’emprisonne entre ses mains pour lui donner quelques chatouilles.

Béryl tente de se libérer en se tournant sur le ventre. Mais en faisant cela, c’est son fessier qu’elle livre à l’ennemi. Il la flatte d’une caresse puis vient la rejoindre pour embrasser son visage.

Le regard perdu, elle observe l’affiche du festival Garorock qu’il a punaisé sur le mur. Si elle reconnait une bonne partie des noms de groupe à l’affiche, Béryl est assez certaine d’en détester la plupart.

— On a vraiment pas grand-chose en commun.

Alexandre n’aime ni le fond, ni la forme de ce qu’elle vient de dire. Mais évidemment, après trois jours à ne vivre qu’au rythme de ses plus bas instincts, il fallait bien que le cerveau et la raison viennent toquer à la porte pour mettre le foutoir. D’un regard il comprend que c’est l’affiche qui a déclenché ce soudain questionnement.

— Fauve, c’est sympa Fauve. Tu n’aimes pas ?

Elle grimace. Alors il se redresse et pose son doigt au creux du dos de la jeune femme.

— C’est vrai que tu as des croix gammées tatouées en frise sur le dos.

— Mais tu as fini avec ton obsession ? Je l’ai fait faire en Lituanie, c’est une frise hautement symbolique. Ce sont effectivement des croix gammées, ça vient du gamma grec, en fait le symbole en représente quatre, attends.

Béryl se lève et ses cheveux retombent sur ses seins pour mieux les habiller. Elle fouille du regard puis trouve un bloc de papier et un crayon sur le petit bureau. Elle revient sur le lit où elle s’assoit en tailleur avant de faire une démonstration dessinée.  

— La Svastika est présente partout en Europe, c’est un symbole fort depuis l’Antiquité. C’est le feu, le soleil, l’éternité, la chance. Evidemment, depuis les années 40, elle a largement mauvaise presse, mais moi je fais fi de la bienséance contemporaine et je préfère revenir aux valeurs sûres de mes ancêtres.

Puis elle dessine sont tatouage en entier et en explique chaque détail à Alexandre. Béryl est très claire dans ses propos et assume son fort attachement identitaire. Peut-être que s’il l’avait croisée dans d’autres circonstances, dans un autre environnement, il ne lui aurait jamais laissé la possibilité de s’exprimer. Il l’aurait jugée, rangée dans une case et jetée à la poubelle à la manière de ce petit homme sur un fameux logo antifasciste. Peut-être que la pédagogie dont elle fait preuve est dangereuse, tout autant que cette fossette sur la joue quand elle sourit. Ou que cette peau capitonnée qui rend ses hanches aussi délicieuses qu’un pamplemousse rose.

— Qu’est-ce qui va se passer après ? demande-t-il.

— Tu parles du confinement ou de nous ?

— Les deux.

— J’en sais rien.

— Bien sûr que tu sais, tu as trois mois de stock alimentaires dans ton dressing et tu viens de passer 10 minutes à me convaincre que les croix gammées étaient des symboles d’amour.

Béryl sourit.

— Je pense que la crise sanitaire, c’est les préliminaires à une crise bien plus grave. Je ne suis pas sûre que tu sois prêt à entendre mon opinion complète sur le monde dans lequel nous vivons.

— Essaye toujours.

— Je pense qu’il faut quitter les villes, s’installer à la campagne, construire notre autonomie, se marier, faire des enfants et leur bâtir un avenir solide. Je ne suis pas sûre que tu ais envie de ça, alors pour nous, à part les parties de jambes en l’air qui sont très agréables, pas sûre que ça mène bien loin.

— Ah.

Son air déçu la ravi secrètement. Elle penche la tête sur le côté et soupire.

— J’ai grandi dans une famille où le sang est plus important que tout, et dans un monde qui essaye de nous faire croire que mon peuple est responsable de tous les malheurs. Tu penses que je suis raciste et tu as probablement raison. Quand je parle de mon peuple, je parle des blancs.

— Tu penses que les blancs sont supérieurs ?

— Non, peut-être. Je m’en fiche de savoir s’il y a une hiérarchie ou pas. Un grand homme a dit : Exister, c’est combattre ce qui me nie. Je suis fière d’être blanche, et je voudrais pouvoir le crier haut et fort, au même titre que les noirs peuvent le faire par exemple.

Alexandre reste silencieux, il ne sait pas comment réagir face à un tel coming out, même si finalement, il s’y attendait. Alors il l’embrasse. Pas tant pour approuver son discours, plus pour trouver une échappatoire et ne pas avoir à répondre.

24

Alexandre savoure l’odeur sucrée des cheveux de Béryl tandis qu’elle lui lit un passage du Petit Livre noir de Julius Evola. Elle a entreprit de lui faire découvrir son univers mais lui a d’abord fait promettre de garder l’esprit ouvert. Il a rétorqué que ce serait facile, force est de constater que ça ne l’est pas. Il est surpris de voir à quel point ses barrières sont nombreuses.

Le déconfinement a été annoncé. Evidemment, ce ne sera pas un retour à la normal. A vrai dire, depuis le début de cette crise sanitaire, Alexandre a tendance à faire de moins en moins confiance au gouvernement. Concernant les bars, ils ne rouvriront pas de sitôt, Béryl est bien partie pour encore une belle période de chômage partiel. Et l’année scolaire d’Alexandre est presque terminée, les derniers cours seront donnés à distance. Bref, pas de grand changement si ce n’est que la flemme de remplir ces attestations dérogatoires ne pourra plus l’emporter sur l’envie de sortir.

Pour l’heure, ils sont dans leur bulle. A part leur famille et quelques copains, ils n’ont que peu de contact avec l’extérieur. Ainsi coupés de la normalité, ils n’ont pas encore envisagé d’avenir. Comme une soirée qui se prolonge sans que le soleil ne se lève, ils vivent chaque minute sans se questionner sur celle qui suivra. 

C’est en tout cas ce qu’ils s’imaginent, mais au fond d’eux, les interrogations viennent en foule. Béryl s’en veut d’avoir succombé à un gringalet fan de Steve Jobs. Alexandre commence à se demander si l’avenir ne sera pas comme Béryl le décrit.

Perdu dans ses pensées, Alexandre n’écoute plus la lecture. Il revient sur terre quand Béryl se tait.

— Tu ne m’écoutes plus ?

— Non, désolé, j’étais en train de penser à la fin du confinement. Je vais peut-être retourner chez mes parents.

— Oh. Oui, c’est pas bête. J’ai bien envie de retrouver les miens aussi. Mais tu crois qu’il va y avoir des trains ?

— Je sais pas, au pire je trouverai quelqu’un en covoiturage, je me débrouillerai. Ça fait bien 500km, c’est vrai, mais de toute façon j’étais sensé retourner là-bas une fois les cours finis, en plus, ils ont probablement besoin de main d’œuvre pour les tomates.

— Bon, ok.

Elle se lève dans un demi-sourire, mais son cœur se serre très fort et ça l’agace.

— Je vais faire à manger, tu veux quelque chose de particulier ?

— Je veux que tu viennes avec moi.

25

— Quoi ?

— Chez mes parents. Tu ne vas pas reprendre le boulot avant un moment, et puis on est à la campagne là-bas, c’est grand, on ne se marchera pas dessus… On sera ensemble. Et puis, on pourrait prendre ta voiture…

— Tu veux un moyen de transport sûr … s’exclame-t-elle en riant.

— Non, ça c’est juste le petit plus. Je veux vraiment que tu viennes passer quelques semaines avec moi, ailleurs qu’ici, juste… pour voir.

— C’est gentil, mais non, non, je … 

— Je t’ai pas demandée en mariage. Si tu veux partir, tu pourras le faire à tout moment. Pourquoi pas ?

  — Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. D’ailleurs, je ne crois pas que ce soit une bonne idée toi et moi. Tu es …

Elle n’a aucun vrai argument. Mais elle sait au fond d’elle que ça ne durera pas très longtemps. Elle est bien trop idéaliste pour renoncer à certaines aspirations et faire des concessions. Rouge de honte, elle sent sa gorge se serrer et fuit le regard d’Alexandre.

— Bien.

Alors il se lève du canapé à son tour et part s’enfermer dans sa chambre.

*

Quelques jours plus tard, l’heure du déconfinement a sonné. Alexandre a fait ses valises. Lucie, une camarade de classe, a prévu de retourner chez ses parents dans le sud elle aussi, elle a offert une place dans sa voiture à Alexandre jusqu’à Bordeaux, ensuite il se débrouillera.

Béryl a un peu pleuré, mais il ne s’est aperçu de rien parce qu’elle sait très bien se cacher.

Elle est en colère, elle voudrait déjà connaitre l’issue de toute cette histoire si elle acceptait de continuer. Elle voudrait ne prendre aucun risque tout en profitant du confort d’une relation amoureuse. Autant adore-t-elle l’inconnu face aux défis sportifs, mais quand il s’agit de relations humaines, Béryl préfère éviter les doutes. Or, sans prendre de risque, on n’obtient rien de bien satisfaisant.

Quand Lucie arrive le jour J, Béryl est au balcon et dévisage la petite blonde qui sort de sa clio mauve. Alexandre a massé trois valises dans l’entrée, il a quasiment vidé sa chambre. Il y a fort à parier qu’il trouvera un autre logement pour la prochaine année scolaire. Il a à peine l’air renfrogné, ce qui tape sur les nerfs de Béryl.

Lucie sonne, Alexandre la fait monter. Quand elle franchit le seuil de l’appartement, Béryl sort de son perchoir pour la saluer, morne. Cette fille ressemble à une petite souris, et ça aussi ça agace Béryl.

— Attends Alex, je vais t’aider à descendre les valises.

— Non, te fais pas mal.

— Gna gna gna gna … Chuchotte Béryl avec dédain.

Lucie n’a pas fait attention à la moquerie de la jeune femme, mais Alexandre s’est retourné et c’est dans une grande décharge d’adrénaline qu’elle détourne le regard avec honte.

Il fait un premier voyage avec Lucie puis remonte seul pour prendre la dernière valise et dire au revoir à Béryl. Elle est à nouveau au balcon, avec son livre en main. Il l’observe d’abord un instant, elle est vraiment belle, puis il la rejoint pour lui dire au revoir.

« Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire. » Voilà une phrase de son mentor qu’Alexandre a envie de mettre en application dès aujourd’hui. Steve Jobs n’était pas seulement un ingénieur de talent, il avait aussi une grande sagesse concernant la vie.

Il s’approche de Béryl et penche sa tête pour lui voler un langoureux baiser. Sans un mot, il quitte le balcon, puis l’appartement, laissant derrière lui un douloureux silence.

Note de l’auteure:
Ce texte a été écrit et publié à flux tendu sur Instagram et Facebook durant le confinement de mars à mai 2020 au rythme moyen d’un chapitre par jour.
Ayant 2 enfants en bas âge sous ma surveillance à temps plein, il se peut que la simple relecture effectuée n’est pas été suffisante à éliminer toutes les coquilles et autres fautes malencontreuses. Je vous prie de bien vouloir ne pas m’en tenir rigueur et vous invite à signaler aimablement celles que vous trouverez si le cœur vous en dit.


1 commentaire

Blandine Ducellier · 07/05/2020 à 16:38

Super ! Et le gin avec une étiquette blanche et une abeille et dont le nom commence par E est bien le meilleur. . Bisous

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